Le 21 mai 2025 marque un tournant. Ce jour-là, le ministère de l’Intérieur, dirigé par Bruno Retailleau, rend public son rapport « Frères musulmans et islamisme politique en France », fruit de plusieurs mois d’enquête conduits par de hauts fonctionnaires. Pour la première fois, l’État rassemble dans un document officiel une analyse globale de l’implantation de cette mouvance, de ses modes d’action et de ses objectifs présumés. Quelques semaines plus tard, le président Emmanuel Macron réunit un Conseil de défense et de sécurité nationale consacré à la lutte contre l’islamisme, aux phénomènes de séparatisme et aux stratégies d’entrisme. Le sujet quitte alors le seul champ de la sécurité intérieure pour être traité au plus haut niveau de l’État. Le signal politique est fort : il ne s’agit plus d’une question périphérique, mais d’un dossier stratégique.
Distinguer une religion d’un projet politique
L’une des principales contributions du rapport consiste précisément à opérer une distinction que les autorités jugent essentielle.
L’islam, en tant que religion, n’est évidemment pas concerné. Le rapport rappelle que l’immense majorité des musulmans de France ne relève pas de cette mouvance et ne participe à aucune stratégie d’influence organisée.
En revanche, il décrit les Frères musulmans comme un courant d’islam politique dont l’ambition dépasse la seule pratique religieuse. Selon ses auteurs, l’objectif est de diffuser progressivement une vision de la société inspirée de références religieuses en investissant durablement les espaces associatifs, éducatifs, culturels, économiques et parfois politiques. Le rapport emploie explicitement le terme d’« entrisme » pour qualifier cette stratégie d’influence.
Cette distinction est appelée à devenir centrale dans les prochaines années : le débat ne porte plus sur une religion, mais sur un projet politique attribué à une organisation et à ses réseaux.
L’entrisme devient une question politique majeure
Longtemps cantonnée aux travaux d’universitaires, de magistrats ou de services spécialisés, la notion d’entrisme s’est progressivement imposée dans le vocabulaire politique. « Nous prenons confiance de l’extrême danger de l’islamisme, qui essaie d’imposer ses codes à la société française, note un haut fonctionnaire du ministère de l’intérieur sous couvert d’anonymat. Le ministre Retailleau a eu le courage de faire expertiser les contours de ce danger ».
Le rapport gouvernemental décrit ainsi une stratégie consistant à rechercher une influence durable dans certains secteurs de la société civile : associations, établissements scolaires privés, structures sportives, lieux de culte, organisations caritatives ou collectivités locales. Il ne s’agit pas d’une logique de confrontation directe avec les institutions, mais d’une influence progressive sur les normes, les comportements et les rapports sociaux.
Ces analyses nourrissent désormais les travaux parlementaires. Plusieurs propositions de résolution et initiatives législatives s’appuient explicitement sur le rapport de mai 2025 pour appeler à un renforcement des dispositifs de prévention et de contrôle, voire à une évolution du cadre européen concernant la mouvance des Frères musulmans.
Un thème appelé à structurer la campagne présidentielle
Rarement un sujet aura connu une telle montée en puissance institutionnelle en si peu de temps. En moins d’un an, il a donné lieu à un rapport officiel, à un Conseil de défense, à des débats parlementaires, à plusieurs propositions législatives et à une multiplication des prises de position de responsables politiques de sensibilités diverses.
Tout indique que cette question pourrait devenir l’un des thèmes majeurs de la prochaine campagne présidentielle.
Non parce qu’un consensus existerait sur les réponses à apporter. Au contraire, les désaccords demeurent importants sur l’ampleur réelle de la menace, sur les méthodes employées par le rapport ou encore sur les instruments juridiques à mobiliser.
Mais le diagnostic a changé. Ce qui était encore présenté il y a quelques années comme un sujet réservé aux spécialistes est désormais traité comme une question de souveraineté, de cohésion nationale et de défense des principes républicains.
En faisant de l’islam politique un objet de politique publique à part entière, les autorités françaises ont ouvert une nouvelle séquence. La campagne présidentielle devrait moins opposer ceux qui considèrent que le phénomène existe à ceux qui le nient que ceux qui proposeront les réponses les plus efficaces pour y faire face, dans le respect de l’État de droit et de la liberté de religion.


