Nouveau bilan et chiffres clés
En 2024, le collectif Les Morts de la rue a recensé 912 personnes sans domicile décédées en France, un chiffre en nette hausse par rapport aux 735 décès signalés en 2023 et au suivi que le collectif mène depuis 2012. Ces données, publiées le 30 octobre, décrivent un profil majoritairement masculin (82 %), une part féminine en progression (13 %) et une mortalité fortement prématurée : l’âge moyen au décès est de 47,7 ans, soit un écart d’espérance de vie d’environ 32 ans par rapport à la population générale, selon le collectif.
Les chiffres traduisent également des évolutions sociales inquiétantes : 4 % des décès concernent des mineurs de moins de 15 ans — un taux qui a doublé en dix ans — et la répartition des situations au moment du décès montre que 304 personnes vivaient dans la rue, 243 étaient hébergées et, pour 365 cas, la situation dominante n’a pas pu être déterminée.
Enfin, la connaissance des causes de décès reste partielle : dans 40 % des cas la cause est inconnue et 17 % relèvent d’une mort violente (noyade, agression, suicide). Géographiquement, l’Île-de-France concentre 37 % des décès recensés, et la région Hauts-de-France signale un doublement des cas recensés (163 décès), le collectif pointant notamment des décès survenus lors de traversées de la Manche.
Ce que disent (et ce que ne disent pas) ces données
Les chiffres du collectif dressent un tableau cru d’une vulnérabilité mortelle : jeunes morts prématurément, hausse des décès féminins, forte proportion d’incertitudes sur les circonstances. Ils constituent un signal d’alarme pour les politiques publiques et les acteurs sociaux, et alimentent les débats sur la prévention, l’hébergement d’urgence et l’accès aux soins.
Toutefois, ces recensements doivent être replacés dans leur contexte méthodologique. Les Morts de la rue effectuent un travail de documentation et de recueil de cas qui mobilise des réseaux d’associations, de bénévoles, de médias et de témoignages. Ce type de suivi, précieux pour rendre visibles des décès souvent invisibles au regard des statistiques officielles, reste cependant tributaire des signalements et des sources accessibles : il tend donc à sous-estimer le nombre réel de décès, à produire des délais de publication variables et à présenter des zones d’ombre sur la typologie précise des situations au moment du décès.
Évaluer la fiabilité des sources
– Fiabilité du collectif Les Morts de la rue : le collectif est reconnu pour son travail de recensement et son rôle d’alerte. Sa longévité (recensements annuels depuis 2012) et son ancrage dans le milieu associatif renforcent la crédibilité des tendances qu’il met en lumière. Néanmoins, sa méthode repose sur des signalements externes et des vérifications parfois partielles, ce qui entraîne inévitablement des sous-comptages et des incertitudes, notamment quant aux causes précises des décès et à la situation d’hébergement de certaines personnes.
– Données officielles et triangulation : il n’existe pas aujourd’hui, en France, de registre national unique public qui croise systématiquement les certificats de décès et le statut d’errance ou d’exclusion du logement. Les institutions statistiques (INSEE, ministères, agences sanitaires) produisent des informations sur la mortalité globale et ses causes, mais ces sources ne permettent pas facilement d’identifier la condition de sans-abrisme des personnes décédées. En conséquence, le travail du collectif complète utilement le paysage statistique, mais ne le remplace pas.
– Autres acteurs : associations locales, services sociaux et équipes mobiles de santé constituent des sources importantes pour documenter des cas locaux et contextuels, mais elles peuvent elles-mêmes varier en capacité de signalement et en méthodologie.
Conclusions et enjeux à court terme
Le bilan publié par Les Morts de la rue est solide en tant qu’outil d’alerte et de mise en visibilité d’un phénomène souvent marginalisé. Ses chiffres doivent être lus comme un minimum probable plutôt que comme un compte exhaustif. Ils mettent en lumière un besoin urgent : améliorer la connaissance statistique pour mieux cibler les politiques (prévention, hébergement, soins, protections spécifiques pour femmes et mineurs) et renforcer les moyens d’intervention sur le terrain.
Pour que la hausse des décès ne reste pas un épiphénomène médiatique annuel, il faudra des réponses combinant une meilleure production de données (méthodes de signalement harmonisées, croisement des sources officielles), des politiques de terrain (logement, santé mentale, accompagnement social) et une évaluation indépendante des dispositifs existants. Le travail du collectif, même imparfait, rappelle que la précarité tue — et qu’une société démocratique a les moyens et la responsabilité de réduire cette mortalité évitable.


