La proposition évoquée par Emmanuel Macron — encourager une « labellisation » des médias jugés conformes à la déontologie journalistique, attribuée par des professionnels et non par l’État — a déclenché une vive polémique politique et médiatique début décembre.
Ce que propose le président et le contexte
Selon plusieurs interventions publiques retranscrites sur le site de la présidence, le chef de l’État a plaidé pour une distinction claire entre sites qui vivent de la « publicité personnalisée » et médias d’information, et pour un dispositif permettant aux journalistes de garantir aux citoyens que leurs sources et leurs méthodes respectent une déontologie reconnue. Il a explicitement exclu l’idée d’un label étatique, affirmant que « ce n’est pas l’État qui doit vérifier » et dénonçant tout risque de dérive autoritaire si l’État venait à déclarer ce qui est « vrai ou faux ». Il a aussi évoqué le renforcement de Viginum, le service gouvernemental de vigilance contre les ingérences numériques.
Ces prises de parole s’inscrivent dans un travail préparatoire annoncé par l’Élysée — rencontres avec des experts, débats avec les lecteurs de la presse régionale et travaux autour des États généraux de l’information — que le président dit vouloir traduire en décisions début 2026.
Réactions politiques et médiatiques
L’idée a immédiatement été dénoncée par la droite et l’extrême droite comme une tentative de « ministère de la vérité ». Des pétitions ont été lancées par Les Républicains (relayée par Bruno Retailleau), par l’UDR d’Eric Ciotti et reprises par le Rassemblement national, tandis que des médias appartenant au groupe Bolloré (Journal du dimanche, CNews, Europe 1) ont dénoncé une « dérive totalitaire ». Des éditorialistes et dirigeants politiques ont qualifié la proposition de dangereuse pour la liberté d’expression.
Face à ces critiques, l’Élysée a diffusé des extraits des propos du président et rappelé qu’il ne s’agissait pas d’un label gouvernemental, tandis que la porte-parole du gouvernement a répété en Conseil des ministres que le gouvernement ne créerait pas un label destiné à la presse.
La Journalism Trust Initiative (JTI) et les modèles existants
Emmanuel Macron a pris pour référence la Journalism Trust Initiative (JTI), portée par Reporters sans frontières (RSF). La JTI est présentée par RSF comme une « norme internationale » visant à repérer et valoriser un « journalisme digne de confiance ». Elle repose sur une auto-évaluation publique du média suivie d’un audit indépendant, et affirme avoir certifié plus de 2 130 médias dans 122 pays. En France, des groupes comme France Médias Monde, Radio France, France Télévisions ou le groupe EBRA (titres régionaux) sont cités comme certifiés.
Des éléments factuels relatifs au fonctionnement de la JTI sont vérifiables sur le site de l’initiative et auprès de RSF : comité d’experts, publication des auto-évaluations et recours à des audits externes. Ce modèle met l’accent sur la transparence des pratiques internes plutôt que sur la vérification au cas par cas des informations publiées.
Évaluation de la fiabilité des sources citées
– Élysée / communications gouvernementales : sources primaires pour connaître la position officielle. Fiables pour restituer les propos et intentions formelles, mais à interpréter à l’aune d’un cadrage politique et d’objectifs de communication.
– Reporters sans frontières (RSF) et la JTI : organisation non gouvernementale spécialisée sur la liberté de la presse et la qualité journalistique ; crédibilité élevée sur l’existence et le fonctionnement de la JTI. Le dispositif JTI est transparent sur sa méthodologie, mais la combinaison d’auto-évaluation et d’audits externes comporte des limites pratiques (ressources, périmètre des audits) qu’il faut garder à l’esprit.
– Médias et groupes cités (Journal du dimanche, CNews, Europe 1, appartenant au groupe Bolloré) : acteurs médiatiques influents mais dotés d’une ligne éditoriale identifiable et d’un propriétaire puissant. Leurs critiques sont des informations pertinentes sur le débat public, mais présentent un biais politique et économique évident. Il convient donc de distinguer reportage et éditorial.
– Politiques et pétitions (LR, UDR, RN) : reflètent des réactions politiques attendues et sont des indicateurs du climat politique ; ce ne sont pas des évaluations neutres du dispositif proposé.
– Viginum : service gouvernemental officiel ; source fiable pour décrire ses missions et capacités, mais son renforcement relève d’un choix politique.
Conclusion
Le débat met en tension deux enjeux clairs : la nécessité de restaurer la confiance dans des pratiques journalistiques face aux contenus manipulatoires en ligne, et la crainte — légitime pour une part de l’opinion — que toute forme de labellisation ne débouche sur un contrôle, voire une instrumentalisation politique de l’information. La référence à des modèles déjà existants, comme la JTI, montre qu’il existe des cadres professionnels non étatiques conçus pour évaluer la qualité éditoriale. Leur efficacité et leur acceptabilité dépendront toutefois des garanties de transparence, de la portée réelle des audits et de l’indépendance des instances qui les mettent en œuvre. Les prochaines étapes annoncées par l’Élysée et les acteurs de la profession seront déterminantes pour préciser la nature exacte du dispositif envisagé et les garde-fous prévus.


