Le Haut conseil du financement de la protection sociale (HCFiPS) a publié, le 13 janvier, une nouvelle estimation qui remet en lumière l’ampleur des fraudes sociales en France : 14 milliards d’euros de manque à gagner pour 2025. Ce montant, supérieur d’un milliard à l’estimation de 2024, est attribué en grande partie au travail dissimulé (52%), puis aux assurés sociaux (36%) et aux professionnels de santé (12%), selon la note et les commentaires de son président, Dominique Libault, lors d’une conférence de presse. Les secteurs les plus concernés demeurent le bâtiment, l’hôtellerie-restauration et les transports, tandis que les fraudes « partiellement dissimulées »—comme la minoration du temps de travail—restent difficiles à quantifier précisément.\n\n
Des chiffres plus élevés mais des limites méthodologiques
\n\nLe saut d’un milliard entre 2024 et 2025 s’explique selon le HCFiPS par l’inflation et par des évolutions du mode de calcul et du périmètre pris en compte. Dominique Libault a cependant insisté sur la stabilité des taux de fraude, ce qui laisse entendre que la progression du montant estimé reflète surtout des ajustements méthodologiques et conjoncturels plutôt qu’une explosion des comportements frauduleux. Cette précision est importante : une révision de périmètre ou une actualisation des coefficients de calcul peut modifier sensiblement les ordres de grandeur sans traduire un changement structurel immédiat.\n\nLa note souligne en outre des zones aveugles significatives. Les micro-entrepreneurs et certains travailleurs de plateformes ne sont pas inclus dans le chiffrage principal de 14 milliards parce qu’il est difficile de distinguer, pour eux, ce qui relève de la fraude et ce qui relève d’erreurs déclaratives. Pour ces catégories, le HCFiPS calcule séparément un manque à gagner estimé à 1,6 milliard d’euros, avec des taux d’anomalie déclarés entre 34 et 39%. Parmi les seuls travailleurs de plateformes, 71% déclareraient un chiffre d’affaires inférieur à celui enregistré par les plateformes, chiffre qui monte jusqu’à 90% pour les livreurs à domicile et les VTC.\n\n
Progression de la détection, mais recouvrement limité
\n\nSur le plan opérationnel, les autorités enregistrent des progrès nets dans la détection des fraudes : 2 milliards d’euros ont été détectés en 2024 et 0,5 milliard de pertes évitées. Mais ce cheminement s’arrête souvent à la détection : le recouvrement effectif reste faible, avec 680 millions d’euros recouvrés en 2024 (soit 70 millions de plus qu’en 2023). Le travail dissimulé pose un défi particulier au recouvrement, les entreprises impliquées pouvant organiser leur insolvabilité ou disparaître avant toute sanction financière effective.\n\nLa note mentionne aussi des pistes de réduction de la sous-déclaration, notamment le prélèvement à la source pour certains revenus de plateformes, qui doit être lancé dès 2026 sur huit plateformes puis généralisé en 2027. Ce dispositif pourrait, selon le HCFiPS, réduire substantiellement la sous-déclaration en automatisant le prélèvement des cotisations et impôts.\n\nÉvaluation de la fiabilité des sources citées\n\nLe HCFiPS est un organisme consultatif officiel chargé d’éclairer les choix publics par des analyses techniques ; sa méthodologie repose principalement sur des données administratives et des modèles économétriques. Cette origine confère à ses estimations une forte crédibilité institutionnelle : il s’agit d’un acteur central, aux compétences reconnues et aux accès aux bases de données des organismes de protection sociale. Les déclarations publiques de son président donnent en outre une lecture transparente des limites et des hypothèses retenues.\n\nCela dit, plusieurs limites justifient la prudence dans l’interprétation des chiffres. D’abord, les changements méthodologiques et d’étendue d’année en année rendent délicat l’analyse des tendances à long terme ; une hausse du montant estimé peut résulter d’un périmètre élargi ou d’un ajustement des prix plutôt que d’une hausse réelle de la fraude. Ensuite, l’exclusion des micro-entrepreneurs et des travailleurs de plateformes du chiffrage principal crée un biais de sous-estimation, d’autant que les taux d’anomalie dans ces catégories sont élevés. Enfin, la distinction entre erreur administrative et fraude intentionnelle reste souvent floue, ce qui complique l’évaluation exacte du « manque à gagner » imputable à des comportements frauduleux.\n\nConclusion et implications politiques\n\nLe rapport du HCFiPS fournit un bilan utile et chiffré des fuites potentielles du système de protection sociale, avec des estimations robustes sur les publics traditionnels (travail dissimulé, professionnels de santé, assurés). Mais les incertitudes méthodologiques et les zones non couvertes exigent des compléments d’enquête : audits ciblés, accès renforcé aux données des plateformes et études complémentaires permettant de mieux séparer erreurs et fraudes intentionnelles. À court terme, l’amélioration des outils de détection et l’extension du prélèvement à la source pour les revenus de plateformes sont des pistes concrètes pour réduire la sous-déclaration ; à moyen terme, il faudra aussi améliorer les capacités de recouvrement et lutter contre les montages visant à organiser l’insolvabilité des fraudeurs pour que les détections se traduisent en recouvrements effectifs.


